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mardi, février 10, 2015

Lisa Kristine: les photos qui témoignent de l'esclavage moderne


La traduction : http://www.ted.com/talks/lisa_kristine_glimpses_of_modern_day_slavery/transcript?language=en

Je suis à 45 mètres de profondeur, dans un puits minier clandestin au Ghana. L'air est chargé de chaleur et de poussière, et il est difficile de respirer. Je peux sentir les corps en sueur qui me frôlent en passant dans l'obscurité, mais je ne vois pas grand chose de plus. J'entends des voix, mais le puits, c'est surtout cette cacophonie d'hommes qui toussent, et de pierres cassées par des outils primitifs. Comme les autres, je porte une lampe de pacotille, vacillante, attachée à ma tête par ce bandeau élastique en lambeaux, et je peux à peine discerner les branches d'arbre glissantes qui
maintiennent les murs de ce trou d'environ un mètre carré qui descend à des centaines de mètres sous terre. Lorsque mes mains glissent, je me souviens soudain d'un mineur que j'avais rencontré des jours auparavant, qui avait lâché prise et qui était tombé sur je ne sais combien de mètres au fond de ce puits.
1:16Alors que je suis debout devant vous et vous parle aujourd'hui, ces hommes sont toujours au fond de ce trou, risquant leur vie, sans salaire, ni compensation, et souvent ils meurent.
1:29J'ai pu grimper hors de ce trou et rentrer chez moi, mais ils ne pourront probablement jamais faire de même, car ils sont victimes de l'esclavage.
1:40Durant ces 28 dernières années, j'ai enquêté sur les cultures indigènes dans plus de 70 pays sur six continents, et en 2009, j'ai eu l'immense honneur d'être la seule exposante au Sommet de la Paix à Vancouver. Parmi tous les gens extraordinaires que j'ai rencontrés là-bas, j'ai fait la connaissance d'un défenseur de Free The Slaves (Libérons Les Esclaves), une ONG qui se consacre à l'éradication de l'esclavage moderne. Nous avons commencé à parler de l'esclavage et, franchement, j'ai commencé à apprendre au sujet de l'esclavage, car je savais bien sûr que cela existait dans le monde, mais pas à un tel degré. Après notre conversation, je me sentais si mal et, honnêtement, j'avais honte de mon propre manque de connaissances sur cette atrocité qui existe de nos jours, et j'ai pensé, si je suis ignorante, combien d'autres personnes le sont ? Ça a commencé à me tordre l'estomac, alors, en l'espace de quelques semaines, je suis partie pour Los Angeles afin de rencontrer le directeur de Free The Slaves et je leur ai proposé mon aide.
2:44Ainsi a commencé mon voyage dans l'esclavage moderne. Étrangement, je m'étais déjà rendue dans plusieurs de ces endroits auparavant. J'en considérais même certains comme ma deuxième maison.Mais cette fois-ci, j'allais voir les squelettes dans le placard.
3:02Une estimation prudente nous informe qu'il y a aujourd'hui plus de 27 millions d'esclaves dans le monde.C'est le double du nombre total d'Africains enlevés d'Afrique pendant toute la traite d'esclaves trans-atlantique. Il y a 150 ans, un esclave agricole coûtait environ trois fois le salaire annuel d'un travailleur américain. Cela équivaut à environ 50 000 dollars en monnaie actuelle. Cependant, aujourd'hui, des familles entières peuvent être réduites en esclavage sur plusieurs générations pour une dette aussi minime que 18 dollars. Étonnamment, l'esclavage génère des profits de plus de 13 milliards de dollars chaque année.
3:48Beaucoup se sont fait avoir par de fausses promesses de bonne éducation, de meilleur emploi, pour finalement découvrir qu''ils étaient forcés de travailler sans salaire, sous la menace de violences, et ils ne peuvent pas s'enfuir.
4:04L'esclavage de nos jours est une question de commerce, donc les biens produits par les esclaves ont une valeur, mais les gens qui les produisent sont jetables. L'esclavage existe presque partout dans le monde, et pourtant, il est illégal partout, dans le monde.
4:28En Inde et au Népal, on m'a fait découvrir les fours à briques. Cette effarante et étrange vision m'a donné l'impression d'entrer en Egypte ancienne ou dans l'Enfer de Dante. Plongés dans des températures de plus de 50°C, des hommes, des femmes, des enfants, des familles entières en fait, étaient couverts d'une épaisse couche de poussière, pendant qu'ils empilaient mécaniquement des briques sur leur tête,jusqu'à 18 à la fois, et les portaient du four brûlant jusqu'à des camions situés à des centaines de mètres plus loin. Accablés par la monotonie et l'épuisement, ils travaillent en silence, répétant cette tâche encore et encore pendant 16 à 17 heures par jour. Il n'y avait ni pause pour manger ou boire, et la violente déshydratation rendait le besoin d'uriner presque sans importance. Si pénétrantes étaient la chaleur et la poussière que mon appareil-photo est devenu trop chaud rien qu'au toucher et a cessé de fonctionner.Toutes les 20 minutes, je devais courir à notre voiture pour nettoyer mon matériel et le passer sous la climatisation pour le remettre en état et, alors que j'étais assise là, je pensais : "mon appareil reçoit un bien meilleur traitement que ces gens".
5:48De retour aux fours, j'avais envie de pleurer, mais l'abolitionniste près de moi m'a rapidement attrapée par le bras et m'a dit : "Lisa, ne fais pas ça. Ne fais pas ça ici". Et il m'expliqua très clairement que les démonstrations d'émotions sont très dangereuses dans un endroit comme celui-ci, pas seulement pour moi, mais pour eux. Je ne pouvais leur apporter aucune aide directement. Je ne pouvais pas leur donner d'argent, rien. Je n'étais pas citoyenne de ce pays. Je pouvais les mettre dans une situation pire que celle dans laquelle ils étaient déjà. J'allais devoir m'appuyer sur Free The Slaves pour travailler, dans le cadre du système, pour leur libération, et j'étais confiante qu'ils y parviendraient. Quant à moi, j'ai dû attendre mon retour à la maison pour sentir vraiment mon cœur se briser.
6:39En Himalaya, j'ai vu des enfants porter des pierres sur des kilomètres et descendre des terrains montagneux jusqu'à des camions qui attendaient sur des routes plus bas. Les grandes feuilles d'ardoise étaient plus lourdes que les enfants qui les portaient, et ces gamins les hissaient avec leur tête en se servant de harnais de fortune faits de bâtons, de cordes et de tissus déchirés. C'est difficile d'assister à quelque chose de si accablant. Comment pouvons-nous agir sur quelque chose de si insidieux et pourtant si répandu ? Certains ne savent même pas qu'ils sont esclaves, des gens qui travaillent 16, 17 heures par jour sans aucun salaire parce que c'est ce qu'ils ont vécu toute leur vie. Ils n'ont aucun point de comparaison. Lorsque ces villageois ont revendiqué leur liberté, les propriétaires d'esclaves ont brûlé toutes leurs maisons. Rendez-vous compte, ces gens n'avaient rien, et ils avaient tellement peur, ils voulaient abandonner mais la femme au centre les a rassemblés pour qu'ils persévèrent, et les abolitionnistes sur le terrain les ont aidés à obtenir leur propre bail pour une carrière, afin qu'ils fassent, à présent, le même travail éreintant, mais c'est pour eux qu'ils le font et ils sont payés pour ça, et ils le font en toute liberté.
7:59On pense souvent au trafic sexuel lorsqu'on entend le mot esclavage, et grâce à cette prise de conscience mondiale, j'ai été prévenue qu'il me serait difficile de travailler en toute sécurité dans ce secteur particulier.
8:11A Kathmandou, j'étais escortée par des femmes qui elles-mêmes, avaient été esclaves sexuelles auparavant. Elles m'ont menée en bas d'escaliers étroits qui menaient à un sous-sol sale faiblement éclairé au néon. Ce n'était pas un bordel en soi. Ça ressemblait plus à un restaurant. Les "restaurants cabanes", comme on les appelle dans ce commerce, sont des lieux de prostitution forcée. Chacune a de petites chambres privées où les esclaves, des femmes, ainsi que de jeunes filles et garçons, certains âgés de sept ans seulement, sont contraints de divertir les clients, en les encourageant à consommer plus de nourriture et d'alcool. Chaque box est sombre et crasseux, identifié par un chiffre peint sur le mur, et cloisonné par du contre-plaqué et un rideau. Les travailleurs ici subissent souvent des abus sexuels tragiques de la part de leurs clients. Debout, dans la semi-obscurité, je me souviens avoir ressenti cette peur vive et intense et à cet instant, je ne pouvais qu'imaginer ce que c'était d'être prisonnier dans cet enfer. Il n'y avait qu'une seule issue : l'escalier par lequel j'étais arrivée. Il n'y avait pas de porte de service. Il n'y avait pas de fenêtre suffisamment large pour passer à travers. Ces personnes n'ont absolument aucun moyen de s'échapper, et alors que nous abordons un sujet si difficile,il est important de noter que l'esclavage, y compris le trafic sexuel, a aussi lieu chez nous.
9:42Des milliers de personnes sont réduites en esclavage dans l'agriculture, dans la restauration, dans le travail domestique, et la liste est encore longue. Récemment, le New York Times a rapporté qu'entre 100 000 et 300 000 enfants américains sont vendus comme esclaves sexuels chaque année. Ça se passe autour de nous. Nous ne le voyons simplement pas.
10:11L'industrie textile est un autre secteur auquel on pense souvent quand on entend parler d'esclavage. J'ai visité des villages en Inde où des familles entières étaient esclaves dans le commerce de la soie. C'est un portrait de famille. Les mains teintes en noir sont celles du père, tandis que les bleues et rouges sont celles de ses fils. Ils mélangent la teinture dans ces grands tonneaux, et ils plongent la soie dans ce liquide, jusqu'aux coudes, mais la teinture est toxique.
10:45Mon interprète m'a raconté leurs histoires.
10:48"Nous n'avons aucune liberté", ont-ils dit. "Nous continuons d'espérer cependant que nous pourrons quitter cette maison un jour et aller ailleurs où nous serions payés pour nos teintures."
11:03On estime qu'il y a plus de 4 000 enfants esclaves au lac Volta, le plus grand lac artificiel du monde. A notre arrivée, je suis allée rapidement jeter un coup d'oeil. J'ai vu ce qui ressemblait à une famille qui pêchait sur un bateau, deux grands frères, des enfants plus jeunes, ça semble logique, non? Faux. Il s'agissait tous d'esclaves. Les enfants sont enlevés à leurs familles et exploités et disparaissent, et ils sont contraints de travailler durant des heures sur ces bateaux sur le lac, alors même qu'ils ne savent pas nager.
11:41Ce jeune enfant a huit ans. Il tremblait quand notre bateau a approché, effrayé qu'il n'écrase son petit canoë. Il était pétrifié à l'idée d'être projeté dans l'eau. Les filets de pêche se prennent souvent dans les maigres branches d'arbres immergées dans le lac Volta et des enfants épuisés, effrayés, sont jetés dans l'eau pour détacher les lignes. Beaucoup d'entre eux se noient.
12:08Aussi loin que remontent ses souvenirs, on l'a forcé à travailler sur le lac. Terrifié par son maître, il ne s'enfuira pas, et comme on l'a traité avec cruauté toute sa vie, il la transmet aux esclaves plus jeunesqu'il supervise.
12:26J'ai rencontré ces garçons à cinq heures du matin, alors qu'ils tiraient les derniers filets, mais ils travaillaient depuis une heure du matin dans la nuit froide et venteuse. Et c'est important de remarquer que ces filets pèsent plus de 500kg quand ils sont remplis de poissons.
12:45Je veux vous présenter Kofi. Kofi a été sauvé d'un village de pêcheurs. Je l'ai rencontré à un refuge où Free the Slaves réinsère les victimes d'esclavage. Ici, on le voit prendre un bain au puits, et se verser de grands seaux d'eau sur la tête, et la merveilleuse nouvelle, c'est qu'aujourd'hui, alors que vous et moi sommes assis ici à discuter, Kofi a retrouvé sa famille, et encore mieux, on a donné à sa famille les moyens de gagner leur vie et de garder leurs enfants en sécurité. Kofi incarne la possibilité. Qui deviendra-t-il parce que quelqu'un a pris position et a changé sa vie?
13:33En conduisant sur une route du Ghana avec des partenaires de Free the Slaves, un collègue abolitionniste sur un cyclomoteur a soudain accéléré vers notre voiture et a tapé sur la vitre. Il nous a dit de le suivre sur un chemin de terre qui s'enfonçait dans la jungle. Au bout du chemin, il nous a demandé de sortir rapidement de la voiture, et a dit au chauffeur de partir rapidement. Puis il a pointé du doigt un sentier à peine visible, et a dit : "Voici le chemin, voici le chemin. Avancez." Pendant que nous avançions sur le chemin, nous écartions les lianes qui bloquaient la route, et après environ une heure de marche,nous avons découvert que la piste avait été inondée par des pluies récentes, j'ai hissé mon matériel photographique au-dessus de ma tête alors que nous descendions dans cette eau qui atteignait ma poitrine. Après deux heures de marche supplémentaires, le chemin sinueux déboucha brusquement sur une clairière et devant nous, il y avait quantité de trous qui pouvaient tenir sur un terrain de football, et tous étaient remplis d'esclaves en train de travailler. De nombreuses femmes avaient des enfants attachés sur leur dos pendant qu'elles cherchaient de l'or, pataugeant dans de l'eau empoisonnée par le mercure. Le mercure est utilisé dans le processus d'extraction.
14:54Ces mineurs sont esclaves dans un puits minier dans une autre région du Ghana. Quand ils sont sortis du puits, ils étaient trempés de sueur. Je me souviens avoir regardé dans leurs yeux fatigués et injectés de sang parce que nombre d'entre eux avaient été sous terre pendant 72 heures. Les puits font presque 100 mètres de profondeur et ils portent de lourds sacs de pierre qui seront ensuite transportés vers une autre zone, où la pierre sera martelée afin d'en extraire l'or.
15:29Au premier coup œil, ce site de martèlement semble plein d'hommes puissants, mais quand on regarde de plus près, on voit, en marge, des travailleurs moins chanceux, et des enfants aussi. Tous sont victimes de blessures, de maladies et de violence. En fait, il est très probable que cette personne musclée finira, dans quelques années, comme cette personne ici, ravagée par la tuberculose et l'empoisonnement au mercure.
16:06Voici Manuru. Quand son père est mort, son oncle l'a vendu pour qu'il travaille avec lui dans les mines.Quand son oncle est mort, Manuru a hérité de la dette de son oncle, ce qui l'a, par la suite, forcé à devenir esclave dans les mines. Quand je l'ai rencontré, il travaillait dans les mines depuis 14 ans et la blessure à la jambe que vous voyez ici a été, en fait, causé par un accident minier, une blessure si grave que les docteurs disent que sa jambe doit être amputée. En plus de ça, Manuru est atteint de tuberculose, et pourtant, il est toujours obligé de travaillé jour après jour dans ce puits minier.
16:47Et pourtant, il rêve toujours de devenir libre et de s'instruire grâce à l'aide des militants locaux comme Free the Slaves, et c'est ce type de détermination qui, malgré toutes ces inimaginables difficultés,m'inspire une telle admiration et respect.
17:11Je veux mettre la lumière sur l'esclavage. Quand je travaillais sur le terrain, j'ai apporté beaucoup de bougies avec moi, et avec l'aide de mon interprète, j'ai confié aux personnes que j'étais en train de photographier que je voulais illuminer leurs histoires et leur situation désespérée, alors quand c'était sans danger pour eux, et sans danger pour moi, j'ai fait ces images. Ils savaient que leur image serait vue par vous, dans le monde. Je voulais qu'ils sachent que nous témoignerons d'eux et que nous ferons tout ce que nous pourrons pour aider à changer leurs vies. Je crois sincèrement que si nous pouvions nousconsidérer comme des êtres humains égaux, alors il devient difficile de tolérer des atrocités comme l'esclavage. Ces images ne sont pas des images de problèmes. Ce sont des images de personnes, de vraies personnes, comme vous et moi, qui méritent tous d'avoir les mêmes droits, la même dignité et le même respect dans leurs vies. Pas un jour ne se passe sans que je ne pense à ces nombreuses personnes merveilleuses et maltraitées que j'ai eu l'immense honneur de rencontrer.
18:32J'espère que ces images vont réveiller une force
18:35dans ceux qui vont les voir, des personnes comme vous, et j'espère que cette force va allumer un feu, et que ce feu braquera une lumière sur l'esclavage, parce que sans cette lumière, le monstre de l'esclavage peut continuer à vivre dans les ténèbres.
18:55Merci infiniment.


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